1. La Solution finale
Auteur: Michael L. BROWN, ajouté le mercredi 1 janvier 2003
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Oh ! même si vous aviez un millier de vies à vivre, vous ne pourriez jamais exprimer dans son entier votre ressenti, en cette première veille de Noël, quand vous étiez étendu là, prisonnier sans aucune valeur et méprisé, et que vous entendiez les gardiens de la prison, ces gardiens fous et cruels, chanter des hymnes et des cantiques de Noël... L’Église a du Sang sur les Mains !
Vous êtes sur le point de partir en voyage...
Les soldats vous ont ordonné de monter à bord et le train est prêt à partir.
Vous vous tenez à côté de votre famille, vous interrogeant sur ce qui va suivre.
Vous êtes entassés dans un wagon à bestiaux, entassés avec des douzaines d’autres adultes et d’enfants.
Mais... où est-ce qu’ils nous emmènent... maintenant ?? 1
Soudain, les portes claquent et se ferment !
Il n’y a pas de lumière...
Il n’y a rien à manger...
Il n’y a rien à boire...
Il y a si peu d’air pour respirer...
Vous êtes entassés, coincés... comme des bestiaux !
Heure après heure, le train roule... dans un bruit de ferraille :
quatre interminables jours et quatre interminables nuits !
Votre jeune sœur se tient collée contre vous, agrippant son bébé dans ses bras. Après trois jours, sa respiration laborieuse devient suffocation. Bientôt, elle n’est plus qu’un cadavre...
Vos enfants gémissent...
Votre épouse a été rendue à moitié folle...
La faim et la soif deviennent une atroce torture...
Quand ce cauchemar va-t-il s’arrêter ??
(...Et ce n’est que le commencement !)
Vous arrivez bientôt à destination :
un camp de concentration nazi !
La seule façon d’en sortir ?
La mort !
Vivre est un sort pire que la mort...
Mais... comment est-ce possible ?
Il y a seulement six mois, la vie était normale !
Les portes s’ouvrent maintenant et des soldats aboient des ordres.
Ils hurlent et vocifèrent, vous donnent des coups de poings et des coups de pieds.
Le corps raide de votre sœur roule... Ah ! au moins, le bébé est toujours vivant !
Oh, pas pour longtemps ! Le petit garçon est soigneusement ramassé par un officier... et fracassé contre le mur !
Puis, tout le monde est séparé en deux files.
Un enfant appelle sa frêle grand-mère.
Un mari essaie de rester près de sa femme terrifiée.
Vos yeux vous brûlent.
Votre cœur bat la chamade.
Vous ne pouvez rien faire...
Les gens bien-portants sont regroupés à droite : vous, vous êtes parmi les forts.
Oh ! Regardez encore une fois votre famille, sur la gauche !
Imprimez dans votre mémoire le regard de votre vieux père !
Aussi le sourire de votre enfant de trois ans...
Vous ne les verrez jamais plus ! Très bientôt, une balle transpercera leur nuque et, morts ou encore en vie, ils seront brûlés.
Des êtres humains massacrés et jetés dans un immense abîme de feu ?!
(Mais bien sûr ! ...vous ne pouvez pas le savoir pour le moment...)
Pour ceux de la file de gauche, ce sera fini dans une minute...
Tandis que pour vous, les vivants, l’épreuve vient juste de commencer :
bienvenue à Auschwitz, mon ami !
Partout, vous voyez des pancartes : Arbeit macht frei ! 2
Mais qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ?
De toutes façons, vous n’avez pas le temps de réfléchir et avant d’y penser, vous êtes déjà regroupés dans une pièce sans chauffage avec d’autres personnes du même sexe.
Et vous, comme tout le monde, vous devez vous déshabiller...
S’il vous plaît, par pitié... à boire !!
Demain ! vous répond-on.
Soudain, une métamorphose a lieu :
- vous n’êtes plus un nom, vous êtes un numéro !
- On vous coupe les cheveux : mais... vous êtes complètement rasé !!
- Et vous recevez votre nouvelle identité : un numéro tatoué sur votre bras.
- On vous remet une nouvelle garde-robe, ensemble de vêtements mal ajustés...
...je me demande quel pauvre type les a portés avant ?
Quel qu’il ait été, il n’est plus... (Et il n’en aura jamais plus besoin...)
Votre pensée s’affole...
Vous voulez vous réveiller !
Vous voulez sortir du cauchemar ! Mais oui, cela doit être un cauchemar ?
Hélas !
Ce qui vous arrive a déjà été vécu - avant vous - par des millions d’autres personnes comme vous.
Après tout, c’est maintenant... la Shoah !
Auriez-vous jamais cru qu’une telle chose puisse advenir ?
Pouvez-vous croire que c’est bien ce qui est en train de se produire ?
Je gèle...
Je meurs de soif...
J’ai peur !
S’il vous plaît, dites-moi que tout ceci n’est pas vrai ?!
Mais si ! Et... c’est votre foyer pour cet hiver...
Est-ce possible de survivre ? Qu’est-ce que tout cela signifie ?
Laissons un autre prisonnier vous renseigner :
« Cela veut dire que dans le courant des mois à venir, d’octobre à avril, sept personnes sur dix mourront. Quiconque ne mourra pas, souffrira minute après minute, toute la journée, tous les jours : depuis le matin avant l’aube jusqu’à la distribution de la soupe du soir, nous devrons garder nos muscles continuellement tendus, danser d’un pied sur l’autre, frapper de nos bras nos épaules pour lutter contre le froid.
Nous devrons payer avec du pain pour acquérir des gants - et perdre des heures de sommeil pour les réparer quand ils se détérioreront ! Comme il ne sera plus possible de manger en plein air, nous devrons prendre nos repas dans le baraquement, debout, et à chacun sera assignée une place au sol de la largeur d’une main, parce qu’il est interdit de s’appuyer contre les couchettes.
Les mains de chacun se couvriront de plaies, et recevoir un pansement signifiera attendre tous les soirs, des heures sous la neige et dans le vent, debout, avec des chaussures qui blessent. » 3
Cette première nuit, vous n’arrivez pas à dormir du tout.
Votre corps est torturé.
Votre cerveau chavire.
Votre couchette est petite, même pour une personne, mais vous êtes à deux sur le même matelas. A qui sont ces pieds qui ne cessent de me cogner la tête ?
Et vous ne cessez de revoir ces deux files.
De quoi s’agissait-il ?
Pourquoi vous a-t-on choisi pour aller à droite alors que les autres (les vieux, les malades, les bébés) ont été envoyés à gauche ?
Un docteur qui a survécu à Auschwitz, a fait ce rapport :
« Celui que le destin avait dirigé dans la file de gauche était transformé en cadavre par les chambres à gaz dans l’heure qui suivait son arrivée. (Si les chambres à gaz et les crématoriums étaient pleins, il était fusillé et brûlé sur le bûcher.)
Moins fortuné était celui que l’adversité avait distingué pour la file de droite. Il était toujours un candidat à la mort, mais avec cette différence que, pour trois ou quatre mois - ou aussi longtemps qu’il pourrait l’endurer - il devait se soumettre à toutes les horreurs que le camp de concentration avait à offrir, jusqu’à ce qu’il tombât d’épuisement.
Il saignait d’un millier de blessures.
Son ventre se tordait de faim, ses yeux étaient hagards, et il gémissait comme un pauvre dément.
Il traînait son corps à travers les champs de neige jusqu’à ce qu’il ne pût aller plus loin.
Des chiens spécialement dressés tentaient de mordre sa pauvre carcasse décharnée, et quand les poux eux-mêmes abandonnaient son corps desséché, alors l’heure de la délivrance, l’heure de la mort salvatrice, était à portée de main.
Dites-moi alors, qui de nos parents, frères, enfants, était le plus fortuné : celui qui allait à gauche ou celui qui allait à droite ? » 4
Vous, vous avez été choisi pour aller à droite, pour être expédié vers une mort vivante.
Dans quelques heures seulement, il faudra se lever, faire le pied de grue et grelotter de trois heures à sept heures du matin, afin d’être comptés et recomptés, et encore recomptés.
Ensuite au travail !
Et cela, durant des semaines et des semaines, mois après mois, jusqu’à ce que vous ne puissiez simplement plus travailler...
Ce sera, alors, l’heure de votre « douche »...
Mais au lieu d’eau ruisselant sur votre carcasse émaciée, un gaz toxique pénètrera vos poumons.
Quelques heures plus tard, vos cendres s’envoleront vers le ciel au travers des cheminées beuglantes de l’usine de mort...
Votre crime ? Vous êtes juif !
Oh ! même si vous aviez un millier de vies à vivre, vous ne pourriez jamais exprimer dans son entier votre ressenti, en cette première veille de Noël, quand vous étiez étendu là, prisonnier sans aucune valeur et méprisé, et que vous entendiez les gardiens de la prison, ces gardiens fous et cruels, chanter des hymnes et des cantiques de Noël...
L’Église a du Sang sur les Mains !
Chapitre suivant : 2. Un passé... tragique et terrible
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Notes
[1] Les horreurs de la Shoah, la solution finale d’Hitler pour les Juifs, sont indescriptibles. Le récit que j’ai écrit dans ce chapitre est basé sur les comptes-rendus de survivants et cherche à retracer certaines des innombrables douleurs vécues par des millions de victimes des Nazis, Juif comme Non-Juif. Pour de plus amples informations, reportez-vous à la bibliographie pour le chapitre premier.
[2] Le travail rend libre ! N.D.T
[3]LEVI Primo, SURVIVAL IN AUSCHWITZ Survivre à Auschwitz ; traduit par WOOLF Stuart, Collier, New York, 1961, publication originale en anglais : IF THIS IS A MAN Si ceci est un homme, p. 112.
[4] NYISZLI Miklos, AUSCHWITZ. A DOCTOR’S EYEWITNESS ACCOUNT Auschwitz. Compte-rendu d’un docteur témoin oculaire ; traduit par Tibere KREMER et Richard SEAVER, Fawcett Crest, New York, 1960, p. 49-50.






